Leur démarche résonne avec les événements de Kabylie, même s’ils se défendent de vouloir mêler l’actualité algérienne à leurs revendications : une cinquantaine d’associations, regroupées dans le Comité berbère langue de France, ont adressé, mercredi 2 mai, une lettre ouverte à Lionel Jospin, au nom du million de berbérophones recensés en France. « Votre gouvernement est engagé dans une politique de promotion des langues dans l’enseignement public. Nous vous en félicitons car les associations berbères réclament depuis longtemps la promotion des langues minoritaires. Malheureusement, les familles berbérophones et leurs enfants ont été oubliés », écrivent les signataires.
Après les mesures prises par le ministre de l’éducation nationale pour promouvoir l’arabe dialectal ( Le Monde du 3 février) puis, plus récemment, les langues régionales ( Le Monde du 27 avril), les Berbères estiment que l’enseignement de leur langue doit lui aussi être l’objet d’attention. Actuellement, 2 000 candidats environ la présentent chaque année aux épreuves du baccalauréat, en deuxième position parmi 32 langues facultatives, et devant les langues régionales. Seules des associations assurent une préparation à l’examen, sans aucun financement public.
LANGUES « NON TERRITORIALES » « Pourtant, lors du processus de ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires que vous avez lancé, la forte présence du berbère dans le débat laissait espérer la fin d’une longue période de discrimination », explique la lettre. Cinq langues « non territoriales » avaient été mises en avant lors des travaux préparatoires à la Charte : l’arabe dialectal, l’arménien, le berbère, le yiddish et le romani. Le Comité berbère rappelle aussi au premier ministre : « Guy Carcassonne écrivait dans le rapport qu’il vous a remis : « Il va de soi qu’il y aurait quelque chose d’inexplicable à ce que la France, au moment où elle consacrerait comme faisant partie de son patrimoine linguistique les langues parentales de Stéphane Guivarc’h, de Bixente Lizarazu ou de Lilian Thuram, refuse de faire de même pour celle de Zineddine Zidane ». » La Charte, signée par le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1999, n’est pas ratifiée à ce jour en raison de l’opposition du Conseil constitutionnel. Jack Lang a cependant affirmé le 25 avril en présentant ses orientations pour les langues régionales : « Il n’est pas besoin de ratification pour avancer. »
Le berbère reste, selon le Comité, « une fois de plus, aux portes de l’école ». « Rien n’explique cette injustice à l’égard d’une langue présente en France depuis le début du siècle dernier, pratiquée par des générations successives, et qui représente en outre le fondement culturel de tout le Maghreb », écrivent encore les signataires, tout en réclamant « des mesures concrètes ».
Créé le 21 avril lors du Printemps berbère, manifestation annuelle qui a rassemblé 8 000 personnes au Zénith, à Paris, le Comité est animé par des universitaires et des responsables associatifs. Ils espèrent fédérer le dynamisme culturel de leur communauté - celle-ci est forte d’une télévision, BRTV, et de nombreuses personnalités, de Zidane au chanteur de Zebda, Magyd Cherfi - pour faire avancer cette cause linguistique et identitaire. « Le système éducatif doit prendre en charge les cours de berbère ; les associations ne couvrent que 10 % de la demande, estime Moumene Bouyahia, enseignant, responsable de l’Association culturelle berbère (ACB) du Val-d’Oise. Pour les jeunes, cette langue est celle de leurs parents. Si on ne leur propose pas un enseignement, ils ne la parleront plus d’ici à quelques années. » Areski Sadi, le président de l’ACB de Nancy, qui a obtenu le soutien du maire, André Rossinot (UDF), précise : « Ce serait un geste fort pour intégrer complètement notre communauté à la Nation. Nous nous sentons avant tout français. La langue est une passerelle, et un moyen d’enrichir notre pays. »
NATHALIE GUIBERT
LE MONDE - Article paru dans l’édition du 04.05.01