Les amalgames n’ont pas cessé d’envahir la scène politique. Ils engendrent des discours dangereux. Combien de responsables politiques ont-ils su résister à la fascination du gouffre populiste ? L’arrivée de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 a stimulé une inclination à fructifier les peurs, à commencer par la plus visible d’entre elles : la peur de l’étranger, de l’immigré, de l’Autre.
Est-ce une conséquence de ce processus de dissolution du sens de l’Etat qui conduit certains parmi ces responsables politiques à instrumentaliser les valeurs d’exclusion ?
Nous sommes désappointés par les proportions prises dans le débat public par les amalgames et les raccourcis
qui établissent pêle mêle des liens et des tensions entre identité nationale et immigration, entre crise nationale et immigration, entre Français et Français d’origine immigrée.
Nous sommes d’autant plus désappointés que ces amalgames et ces raccourcis, supposés électoralement rentables, donnent lieu à une surenchère. Pour notre part, nous percevons notre identité nationale française comme une construction dont le socle est la Laïcité, la solidarité et la diversité. Tout le contraire de ces pratiques d’exclusion enclines à favoriser les discriminations selon l’origine.
Ces pratiques peuvent conduire au fléau du racisme dont l’éradication n’est pas aisée mais impérative. Aucune société dominée par le racisme et la haine ne peut donner à ses citoyens le sens de ces valeurs inscrites au fronton de la République : Liberté, égalité, fraternité.
Plus que les autres, dans l’intérêt de l’Etat et d’une société qui se sont construits et renforcés par les mélanges citoyens,
les hommes et les femmes politiques aspirant aux plus hautes charges ont pour devoir de ne pas abdiquer devant le gain électoral populiste.
Ils ne doivent pas subir ce nivellement par le bas, eux dont la vocation et la mission est de mettre en pratique, voire d’incarner, les plus hautes valeurs d’humanisme et d’universalité de la France des Lumières.
Il ne faut pas que ces lumières s’éteignent. Il ne faut pas transgresser cette mise en garde du philosophe Alain contre le fanatisme de « ne vouloir faire société qu’avec ceux qu’on approuve en tout. » La Nation doit se protéger en posant des gardes fous qui empêchent notamment les régressions xénophobes et racistes. Plus de deux siècles après la Révolution française de 1789, on sait par expérience qu’une organisation sociale ne peut être cimentée que par l’établissement de l’égalité des droits pour toutes celles et tous ceux qui contribuent à la construction et au rayonnement du pays.
Nous sommes « d’origine immigrée » et nous aimons profondément la France.
Tous les jours, nous construisons, nous aussi, l’économie de cette nation, la culture de cette nation. Nous défendons et représentons la France partout dans le monde. En ce sens, nous sommes de vrais patriotes et c’est pourquoi nous ne supportons plus les vexations, notamment l’injonction d’aimer ce que nous sommes déjà.
Une évidence s’impose : la diversité culturelle est une réalité en France. Une autre évidence s’impose : cette diversité est une force.
Il n’est pas supportable que la formule « black, blanc, beur » ne soit servie que lors des rencontre sportives alors que, dans sa vie quotidienne, le citoyen français est habitué à un seul type de « physionomie » que l’on voit derrière les bureaux directoriaux, les écrans de télévision et les bancs des élus. Ce combat nous concerne. Ce combat pour l’égalité des droits est le nôtre. Il implique une lutte contre les communautarismes et la promotion continuelle de la laïcité grâce à laquelle la citoyenneté se définit par une communauté des valeurs républicaines plutôt que par l’appartenance ethnique, religieuse ou « la pureté » de la nationalité française.
Nous dénonçons l’exclusion que nous subissons du fait de la consonance de notre nom et de notre lieu de résidence.
Nous dénonçons ces dérives commises par des responsables politiques en actionnant la seule religion comme critère pour nous définir et ainsi mieux refermer sur nous le ghetto. Cette dérive participe de la méfiance manifestée par des Français à l’égard des immigrés. Il est prouvé que le rétrécissement à la seule appartenance religieuse sert les intérêts de l’extrême droite et des droites nationalistes, et alimente la haine à notre égard.
Notre personnalité française se définit par notre adhésion citoyenne aux valeurs de la République et non point à une quelconque dévotion religieuse.
Nous nous affirmons français, entièrement français, par nos actions politiques, syndicales, culturelles.
Nous ne sommes pas une minorité. Nous ne sommes pas une communauté. Au contraire, nous combattons les communautarismes des deux camps. D’un côté, celui de l’extrême droite et de ses épigones qui entretiennent le mythe de notre « inintégrabilité ». De l’autre, celui de l’intégrisme islamiste qui récupère les frustrations sociales. Nous renvoyons dos à dos les ayatollahs de la xénophobie et ceux de l’islam politique. Nous n’inventons rien en affirmant que la diabolisation de la vie des citoyens peut conduire à l’explosion sociale dont nous vivons sporadiquement des épisodes.
Les sentiments primitifs d’exclusion doivent reculer grâce aux discours publics devant cette valeur politique élaborée qu’est la cohésion sociale. Les principes fondateurs de la République comme la laïcité et l’égalité doivent cesser d’être seulement des moyens pour se faire élire, pour devenir des réalités politiques indiscutables.
Seuls une pratique et un discours sociaux et politiques nouveaux, progressistes, humanistes, interpellant l’intelligence et non pas les grégarités, sont en mesure de mettre en adéquation la France des diversités avec sa réalité culturelle.
C’est cet élan, élan de la France vers elle-même, que nous exigeons pour notre pays, la France.